Etablissement des français dans les iles de l’Amérique (XVIIe)

HISTOIRE

PHILOSOPHIQUE

ET

POLITIQUE

DES ETABLISSEMENS ET DU COMMERCE DES

EUROPÉENS DANS LES DEUX INDES.

LIVRE TREIZIEME.

« Etablissement des Français dans les iles de ul’Amériqe,

I. Considérations générales fur l’établissement des colonies

L’un cependant n’aurait-il pas été aussi sage que l’autre a été funeste j & n’en serait-il pas de l’étendue des empires ainsi que de la population ? Un grand empire & une grande population peuvent être deux grands maux. Peu d’hommes, mais heureux; peu d’espace , mais bien gouverné.

Le fort des petits états est de s’étendre; celui des grands de se démembrer.

L’accroissement de puissance que la plupart des gouvernements de l’Europe se sont promis de leurs possessions dans le Nouveau-Monde, m’occupe depuis trop longtemps, pour que je ne me sois pas demandé souvent à moi-même, pour que je n’aie pas demandé quelquefois à des hommes plus éclairés que moi, ce qu’on devait penser d’établissements formés à si grands frais & avec tant de travaux dans un autre hémisphère.

(…)

II. Premières expéditions des François aux iles de l’Amérique.

Depuis la fin tragique du meilleur de ses monarques, cette nation avait été sans cesse : bouleversée par les caprices d’une reine intrigante, par les vexations d’un étranger avide, par les projets d’un favori sans talent. Un ministre despote commençait à la charger de fers, lorsque quelques-uns de ses navigateurs, aussi puissamment excités par la passion de l’indépendance, que par l’appât des

richesses , tournèrent leurs voiles vers les Antilles , avec l’espérance de se rendre maîtres des vaisseaux Espagnols qui fréquentaient ces mers. La fortune, après avoir plusieurs fois secondé leur courage, les réduisit a chercher un asile pour se radouber. Ils le trouvèrent à Saint-Christophe en 1625. Cette isle leur parut propre au succès de leurs armements; & ils souhaitèrent être autorisés à y former un établissement. Denambuc, leur chef, obtint non-seulement cette liberté mais encore celle de s’étendre autant qu’on le voudrait ou qu’on le pourrait, dans le grand archipel de l’Amérique. Le gouvernement exigea pour cette permission, qui n’était accompagnée d’aucun secours, d’aucun appui, le dixième des denrées qui arriveraient de toutes les colonies qu’on parviendrait à fonder.

III. Les iles Françaises languissent longtemps sous des privilèges exclusifs.

Une compagnie se présenta en 1626, pour exercer ce privilège. C’était l’usage d’un temps où la navigation & le commerce n’avoient pas encore assez de vigueur pour être abandonnés à la liberté des particuliers. Elle obtint les plus grands droits. L’état lui abandonnait pour vingt ans toutes les iles qu’elle mettrait en valeur, et l’autorisait à se faire payer cent livres de tabac, ou cinquante livres de coton par chaque habitant depuis seize jusqu’à soixante ans. Elle devait y jouir encore de l’avantage d’acheter & de vendre exclusivement. Un fonds qui ne fut d’abord que de 41,000livres, & qu’on ne porta jamais au triple de cette somme, lui valut tous ces encouragements.

Il ne paraissait pas possible de rien faire d’utile avec des moyens si faibles. On vit cependant sortir de Saint -Christophe des essaims d’hommes hardis & entreprenants qui arborèrent le pavillon François dans les îles voisines. Si la compagnie qui excitait l’esprit d’invasion par quelques privilèges, eût eu, à tous égards, une conduite bien rationnée, l’état ne pouvait tarder à tirer quelque fruit de cette inquiétude. Malheureusement elle fit ce qu’a toujours fait, ce que fera toujours le monopole : l’ambition d’un gain excessif la rendit injuste & cruelle. Les Hollandais, avertis de cette tyrannie, se présentèrent avec des vivres & des marchandises , qu’ils offraient à des conditions infiniment plus modérées. On accepta leurs propositions. Il se forma dès-lors entre ces républicains & les colons, une liaison dont il ne fut pas possible de rompre le cours. Cette concurrence ne fut pas feulement fatale à la compagnie dans le Nouveau-Monde, où elle l’empêchait de débiter ses cargaisons ; elle la poursuivit encore dans tous les marchés de l’Europe,où les interloppes donnaient toutes les productions des iles Françaises à plus bas prix. Découragés par ces revers mérités les associés tombèrent dans une inaction entière, qui les privait de la plus grande partie de leurs bénéfices, sans diminuer aucune de leurs charges. Dans leur désespoir, ils abandonnèrent, en 1631, leur octroi à une nouvelle compagnie, qui elle-même le céda à une autre en 1642.

Inutilement, le ministère sacrifia à la dernière les droits qu’il s’était réservés. Cette faveur ne pouvait pas changer le mauvais esprit qui jusqu’alors avait été un principe constant de calamités. Une nouvelle révolution devint bientôt nécessaire. Pour éviter sa ruine totale, pour ne pas succomber sous le poids de ses engagements, le corps épuisé mit ses possessions en vente. Elles furent achetées la plupart par ceux qui les conduisaient comme gouverneurs.

Boisseret obtint, en 1649, pour 73,000 livres, la Guadeloupe, Marie Galande, les Saints, & tous les effets qui appartenaient à la compagnie dans ces iles : il céda la moitié de soi marché à Houel, son beau – frère. Duparquet ne paya, en 1650, que 60,000 livres, la Martinique, Sainte-Lucie, la Grenade & les Grenadins : il revendit sept ans après au comte de Cerillac la Grenade & les Grenadins un tiers de plus que ne lui avait coûté son acquisition entière. Malthe acquit, en 1651 Saint-Christophe , Saint-Martin , Saint – Barthelemi, Sainte-Croix & la Tortue, pour 40,000 écus : ils furent payés par le commandeur de Poincy qui gouvernait ces iles. La Religion devait les posséder comme fiefs de la couronne, et n’en pouvait confier l’administration qu’à des Français. »

Source :

Titre : Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans les deux Indes. Tome 7 / . Par Guillaume-Thomas Raynal

Auteur : Raynal, Guillaume-Thomas (1713-1796)

Éditeur : [s.n.] (Genève)

Date d’édition : 1781

Type : monographie imprimée

Langue : Français

Format : 10 vol. ; in-12

Bibliothèque nationale de France

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