Consommation : USA 1950

Henri Troyat et la société de consommation américaine à la fin des années 1950

« Nous atterrîmes dans un bar automatique. Je glissai une pièce de cinq cents dans la fente d’un appareil, et l’appareil, s’étant raclé la gorge avec un grognement sourd, cracha dans ma main un sandwich enveloppé de papier cellophane. Un autre appareil me délivra, pour le même prix, un sandwich de matière différente, mais de même format. Enfin, tel Moïse faisant jaillir de l’eau d’un rocher, j’obtins d’un troisième appareil qu’il laissât couler un liquide sirupeux dans le verre que je présentais à ses lèvres nickelées. Le miracle accompli, je déposai mon butin sur un petit plateau et m’assis à côté de Boris et d’Olga qui avaient, de leur côté, raflé des nourritures à toutes les colonnes.

A l’usage, les sandwiches se révélèrent spongieux et fades. Je mâchais une nature morte , intermédiaire entre l’étoupe et la salade, le blanc d’œuf et la gomme à crayon. Les couleurs fraîches qui décoraient cet aliment passe-partout m’avaient trompé sur sa saveur véritable. Je fis la grimace. Boris éclata de rire :

  • Tu t’imaginais peut-être qu’on allait te servir de la cuisine de grand restaurant ?

Non, mais tout de même…

  • On ne vient pas ici pour manger, mais pour se nourrir, tu saisis la nuance ? Ce n’est pas un plaisir, c’est une nécessité. D’ailleurs, l’Américain moyen n’aime pas la bonne cuisine, les sauces mijotées, les soupes savantes, les vins fins.

    En matière gastronomique, la couleur lui tient lieu de saveur. Il éprouve du plaisir à mastiquer un beau rouge, un beau vert, un beau jaune, comme toi une bonne viande, un bon poisson, un bon croissant. Il a des yeux sur le bout de la langue. Ses papilles gustatives sont visitées par le nerf optique. Je ne sais si je me fais bien comprendre…

  • Tout de même, dis-je, s’ils veulent bien manger…

—- Ils vont au restaurant français, italien, Scandinave, russe ou même chinois…

Autour de moi, des consommateurs entraient d’une démarche hâtive, arrachaient aux appareils quelques victuailles solides, quelques gouttes d’eau glacée, de lait, de café ou de jus de fruit. Ils mangeaient vite, comme s’ils satisfaisaient un besoin honteux. Aux murs, pendaient des pancartes : « No smoking ».

  • Pourquoi ? demandai-je.

— Pour que les gens ne s’attardent pas après avoir mangé. Il faut que la machine tourne, que l’argent rentre…

  • Mais c’est affreux ! m’écriai-je. Personne donc, ici, n’éprouve -le besoin de perdre son temps, de rêvasser devant un verre, de mâcher un cure-dent avec philosophie ?

  • Personne.

  • Et si j’avais une heure libre dans la journée, où pourrais-je me réfugier ?

  • Au cinéma, à la bibliothèque nationale, dans le hall d’un hôtel, au musée…

De nouveau me venait à l’esprit la réflexion de Boris : chaque chose en son lieu. De toute évidence, le restaurant était un lieu pour manger, et non pour rêver, le bar un lieu pour boire, la bibliothèque un lieu pour lire, la rue un lieu pour marcher, le cinéma un lieu pour regarder des films. Il n’y avait pas à ; New York de lieu pour ne rien faire. La signification merveilleuse du bistrot français m’apparut alors tout entière.

Il y avait trois minutes à peine que nous avions fini de manger, et, déjà, les regards de la caissière, qui n’était là que pour changer la monnaie, et de la serveuse, qui n’était là que pour ramasser les assiettes, nous expulsaient de la salle. Je sortis le dos rond et allumai une cigarette sur le seuil de la porte, avec volupté. »

Henri TROYAT

La Case de l’oncle Sam Éditions de la Table Ronde

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